{"id":13321,"date":"2018-02-17T03:03:24","date_gmt":"2018-02-17T03:03:24","guid":{"rendered":"http:\/\/azzaman.info\/wordpress\/2018\/02\/17\/litterature-et-exil\/"},"modified":"2018-02-17T03:03:24","modified_gmt":"2018-02-17T03:03:24","slug":"litterature-et-exil","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.azzaman.info\/?p=13321","title":{"rendered":"LITT\u00c9RATURE ET EXIL"},"content":{"rendered":"<p> \t\u00a0<\/p>\n<p> \tJ&rsquo;\u00e9cris mes identit\u00e9s<\/p>\n<p> \tJe pourrais vous parler de Mahmoud Darwish, d&rsquo;Edward Sa\u00efd; vous parler de Gabriel Audisio, de Malek Haddad, de Senghor&hellip;. \tJe pourrais&hellip; Mais je ne le ferai pas. \tNon.<\/p>\n<p>  <!--more-->  <\/p>\n<p> \tNon pas que je n&rsquo;en ai pas envie. Mais, plut\u00f4t, parce que j&rsquo;aurais trop peur de d\u00e9naturer l&rsquo;immense souffle que ces auteurs ont apport\u00e9 dans la tentative d&rsquo;apprivoiser nos humanit\u00e9s, nos intimes&hellip; \tNon, je ne vais pas vous parler d&rsquo;eux. \tJe vais juste commencer ce partage avec vous en vous rappelant mon nom: je m&rsquo;appelle Mariem mint Derwich. Mint, chez nous, signifie \u00abfille de\u00bb. \tCe Mint est mon premier exil, l&rsquo;exil premier, celui qui lie tous les hommes d\u00e8s la naissance. On na\u00eet toujours \u00abFils ou Fille\u00bb d&rsquo;un homme. Jamais \u00abFils ou Fille\u00bb d&rsquo;une femme. \tPremier exil dans la longue liste de tous les exils \u00e0 venir, que cet exil d&rsquo;une partie de nos racines, de nos filiations. \tJe pourrais, aussi, vous administrer un cours magistral, que tel a dit cela, que tel autre a \u00e9crit ceci, que le th\u00e8me de l&rsquo;exil, des mots de l&rsquo;exil, des exils, n&rsquo;est pas nouveau. \tNon. \tJe pr\u00e9f\u00e8re commencer en me souvenant du premier homme qui est sorti de la caverne, qui a quitt\u00e9 le groupe protecteur de son clan pour aller voir ce qu&rsquo;il y avait au-del\u00e0 des montagnes et qui a \u00e9t\u00e9 le premier exil\u00e9. \tNous avons tous en nous la m\u00e9moire de ces premiers d\u00e9parts, de ces cavernes ou grottes quitt\u00e9es. \tNous naissons avec cette m\u00e9moire des d\u00e9parts, des retours, des stagnations, du mouvement ou de l&rsquo;immobilit\u00e9. \tY a-t-il une litt\u00e9rature de l&rsquo;exil? Un exil en litt\u00e9rature? Une litt\u00e9rature en exil? Et, par-del\u00e0, y a-t-il, pour l&rsquo;exil\u00e9, une langue dans laquelle dire son exil? \tDans quelle langue l&rsquo;exil\u00e9 raconte-t-il cette vie? \tDans quelle langue peut-on se raconter, nous qui avons quitt\u00e9 un lieu pour un autre lieu? \tEt, quand on ne parle pas de l&rsquo;exil g\u00e9ographique, mais de l&rsquo;exil de soi, comment dire? \tComment nommer, donner une texture, un relief \u00e0 ce vol de soi ? \tIl n&rsquo;y a pas d&rsquo;exil, mais des exils. \tCertains exils enfantent d&rsquo;autres exils, comme une immense cha\u00eene. \tCertains exils sont gais; d&rsquo;autres sont sombres. \tIl y a m\u00eame des exils qui disparaissent, vies horizontales qui deviennent verticales. \tIl y a les exils qui chahutent, ceux qui se t\u00e9lescopent, ceux qui brisent, ceux qui construisent. \tIl y a les exils qui empoignent et vous font na\u00eetre et les exils qui piquent? Quand on jette les 5 lettres de exils, qu&rsquo;on les m\u00e9lange, on obtient silex. \tExils \/ Silex&hellip; Hommes des cavernes, rappelez-vous&hellip; \tMes exils \u00e0 moi sont silex. Ils sont cette litanie douloureuse du \u00abQui suis-je?\u00bb. \u00c0 cela j&rsquo;essaie de r\u00e9pondre: Je suis moi mais je ne suis pas moi. Je suis moi sans moi. Je suis moi et eux. Je suis tout. Je suis rien. Je ne suis pas&hellip;. Oui, qui suis-je ? \tJ&rsquo;ai connu des hommes aux exils silencieux, sans mots \u00e0 coucher sur un papier pour, au moins, exorciser le questionnement permanent inh\u00e9rent \u00e0 l&rsquo;\u00c9tranger, \u00e0 l&rsquo;Autre. \tUn de ces hommes fut mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re, l&rsquo;exil\u00e9 politique, lui qui, toute sa vie, a v\u00e9cu les yeux tourn\u00e9s vers son pays natal mais qui n&rsquo;a jamais pu y retourner et qui est mort dans cette France o\u00f9 il avait atterri, porteur de ses fractures et de son identit\u00e9 d\u00e9chir\u00e9e. \tDe son pass\u00e9 o\u00f9 il avait une couleur, une saveur, une identit\u00e9 clairement \u00e9tablie (paysan catalan, fils de paysans catalans), il gardait l&rsquo;accent rocailleux. \tIl avait toute la tristesse du monde dans son regard. \tIl parlait un fran\u00e7ais h\u00e9sitant, ce fran\u00e7ais que j&rsquo;appelle la langue de bonne volont\u00e9. \tMais, en cachette, il s&rsquo;adressait \u00e0 ses enfants dans son catalan natal. \tMots de l&rsquo;exil chuchot\u00e9 que ces mots l\u00e0&hellip; \tJe m&rsquo;appelle Mariem mint Derwich, Mariem fille de Brahim, lui-m\u00eame fils de Khattri, ould Derwich, eux-m\u00eames enfants nomades en exil permanent. \tMa m\u00e8re \u00e9tait fran\u00e7aise, fille d&rsquo;un fils d&rsquo;immigr\u00e9 catalan. \tJe fus \u00e9lev\u00e9e par un m\u00e9tis Bambara et Maure. \tJe suis fille d&rsquo;un pays en exil de lui-m\u00eame, en recherche de ses racines, \u00e9cartel\u00e9 entre une histoire officielle, une histoire fantasm\u00e9e et une histoire que j&rsquo;appelle une Histoire des r\u00e9els. \tLe th\u00e8me de l&rsquo;exil est un th\u00e8me r\u00e9current chez nous. \tQue ce soit dans la litt\u00e9rature orale ou \u00e9crite, nombreux sont les po\u00e8mes qui disent la nostalgie du campement \/ lieu de m\u00e9moire originel, du village originel, souvent associ\u00e9s \u00e0 un amour, amour exil\u00e9, lointain, cher, aussi, \u00e0 la po\u00e9sie arabe. \tSans le mot, l&rsquo;\u00e9criture ou la parole, l&rsquo;exil ne serait que douleur vaine, interrogations douloureuses. \t\u00c9crire, versifier, chanter, raconter les exils donnent aux exil\u00e9s le droit \u00e0 la revendication de la m\u00e9moire, leur donnent le droit \u00e0 la r\u00e9appropriation des espaces, tout exigus qu&rsquo;ils soient parfois. \t\u00c9crire ses exils, c&rsquo;est d\u00e9j\u00e0 lever la t\u00eate, c&rsquo;est regarder l&rsquo;horizon, se plonger au plus profond de soi, toucher du doigt les murs. \tDans le sentiment d&rsquo;exil il y a la lumi\u00e8re du mot. \tJe le disais plus haut, les exils sont multiformes. \tIls sont nos regards sur nous-m\u00eames mais aussi regards des autres, perceptions qui se t\u00e9lescopent, batailles titanesques o\u00f9 chaque partie tente de vaincre. \tChaque exil se construit sa propre histoire, petite chose qui appara\u00eet, au d\u00e9but, comme peu importante mais qui grossit, grossit&hellip; jusqu&rsquo;\u00e0 ne plus \u00eatre qu&rsquo;un monstre qui tenterait de manger ses enfants. \tIl y a l&rsquo;exil de l&rsquo;int\u00e9rieur: mon ami, Djirbil Hamet Ly, que vous avez entendu hier, en fut un. Exil\u00e9 dans son propre pays, vie clandestine. Sa clandestinit\u00e9 fut son exil&hellip; De cet exil de l&rsquo;int\u00e9rieur il a expuls\u00e9, oui expuls\u00e9, ses \u00e9crits de l&rsquo;exil. \tIl y a les exils volontaires, ceux qui implosent l&rsquo;\u00eatre ou bien, au contraire, lui donnent une nouvelle chance. \tIl y a les exils forc\u00e9s, les ruptures impos\u00e9es, la survie, la dure obligation du r\u00e9apprentissage de tout et, surtout, de son identit\u00e9. \tIl y a les exils de soi. \tEt il y a les mots de l&rsquo;exil, la parole, la chanson de geste de l&rsquo;exil. \tDans le perp\u00e9tuel d\u00e9racinement engendr\u00e9 par l&rsquo;exil, ce qu&rsquo;\u00c9douard Glissant appelle \u00abretour et d\u00e9tour\u00bb, il y a l&rsquo;universalit\u00e9 de l&rsquo;exil\u00e9. \tLa langue de l&rsquo;exil, les mots de l&rsquo;exil deviennent alors un espace de recueillement. \tDans cet espace de recueillement les mots de l&rsquo;exil oscillent entre centres, bordures, \u00e9loignements, cercles, retours&hellip; \tEn \u00e9crivant l&rsquo;exil, tous les exils, l&rsquo;exil\u00e9 revendique son droit \u00e0 ne pas se sentir \u00e0 sa place. \tQu&rsquo;il y inscrive, dans cet espace, sa fid\u00e9lit\u00e9 absolue \u00e0 la terre de ses origines, ou qu&rsquo;il tente de dessiner une nouvelle terre, l&rsquo;exil\u00e9 interroge le monde et, par-del\u00e0 le monde, lui-m\u00eame. \tIl est face au monde. Il regarde le monde et le monde le regarde. \tEt il \u00e9crit les mondes. \tJ&rsquo;\u00e9cris mes exils en fran\u00e7ais. \tCela m&rsquo;est souvent reproch\u00e9e: \u00abPourquoi n&rsquo;\u00e9cris tu pas en arabe? Le fran\u00e7ais est la langue des colons\u00bb. \tSoit. Mais cela ne fait pas d&rsquo;elle une langue \u00e0 bannir. \tD&rsquo;abord, le fran\u00e7ais apaise, rach\u00e8te le premier exil, celui de ma filiation unique. J&rsquo;\u00e9cris dans ma langue maternelle, redonnant \u00e0 mon histoire la couleur de ma m\u00e8re. \tDe plus, le fran\u00e7ais me permet tous les r\u00eaves, tous les discours, tous les concepts. \tEntre Maleck Haddad qui \u00e9crit \u00abla langue fran\u00e7aise est mon exil\u00bb et Gabriel Audisio pour qui la langue fran\u00e7aise est sa patrie, je tente de trouver une petite place. \tOui, la langue fran\u00e7aise est mon exil, mais elle est aussi ma patrie. \tElle permet mon \u00e9criture. Elle me permet les doutes, les questionnements. \tElle me permet la po\u00e9sie, l&rsquo;amour, la rage, la violence. \tElle me permet de d\u00e9sacraliser le Sacr\u00e9. Elle est mon exil permanent. Elle est ma maison. \tElle est mots et langue. Elle est \u00e9criture. \t\u00c9crire l&rsquo;exil, les exils, me donne le droit absolu \u00e0 la recherche d&rsquo;une identit\u00e9 qui me serait propre, m\u00eame imparfaite. \t\u00c9crire l&rsquo;exil, cette touffeur du Je, c&rsquo;est me donner un nom. \tAlors j&rsquo;\u00e9cris mes identit\u00e9s plurielles. \tElles ne font pas de moi une adulte apais\u00e9e. \tMais les mots prot\u00e8gent. \tIls me permettent, sinon de trouver des r\u00e9ponses, au moins d&rsquo;\u00e9crire ceci: \u00abje m&rsquo;appelle Mariem mint Derwich\u00bb. \t\u00c0 part \u00e7a, qui suis-je, moi ? Femme musulmane, femme africaine, femme arabe, femme occidentale, femme en exil d&rsquo;elle-m\u00eame?<\/p>\n<p> \t\u00abJe vous donne mes exils \tDonnez-moi une vie&hellip;\u00bb<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0 J&rsquo;\u00e9cris mes identit\u00e9s Je pourrais vous parler de Mahmoud Darwish, d&rsquo;Edward Sa\u00efd; vous parler de Gabriel Audisio, de Malek Haddad, de Senghor&hellip;. Je pourrais&hellip; Mais je ne le ferai pas. Non. Non pas que je n&rsquo;en ai pas envie. 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