{"id":4855,"date":"2013-12-08T10:22:57","date_gmt":"2013-12-08T07:22:57","guid":{"rendered":"http:\/\/azzaman.info\/wordpress\/2013\/12\/08\/mort-de-nelson-mandela-lafricain-capital-2\/"},"modified":"2013-12-08T10:22:57","modified_gmt":"2013-12-08T07:22:57","slug":"mort-de-nelson-mandela-lafricain-capital-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.azzaman.info\/?p=4855","title":{"rendered":"Mort de Nelson Mandela, l&#8217;Africain capital"},"content":{"rendered":"<p> \t\u00a0Il disait qu&#8217;il n&#8217;\u00e9tait \u00ab ni un saint ni un proph\u00e8te \u00bb. Il d\u00e9plorait qu&#8217;on le pr\u00e9sente c<img decoding=\"async\" alt=\"En 2001, lors d'une visite du pr\u00e9sident cubain Fidel Castro, \u00e0 Johannesburg.\" src=\"http:\/\/s1.lemde.fr\/image\/2013\/03\/29\/534x267\/3150481_3_b4b4_en-2001-lors-d-une-visite-du-president-cubain_e83174a6633b2d464e7361b5086ce6e9.jpg\" \/>omme \u00ab une sorte de demi-dieu \u00bb. Il insistait sur ses \u00ab erreurs \u00bb, ses \u00ab insuffisances \u00bb, ses \u00ab impatiences \u00bb. Jusqu&#8217;au bout, tandis qu&#8217;on le f\u00eatait \u00e0 travers le monde, tandis que les Etats et les puissants lui tressaient des lauriers, lui dressaient des statues, lui d\u00e9cernaient des palmes et des r\u00e9compenses, tandis qu&#8217;un peu partout on donnait son nom \u00e0 des milliers d&#8217;\u00e9coles, d&#8217;universit\u00e9s, de rues, de places, de parcs et d&#8217;institutions diverses, jusqu&#8217;au bout il s&#8217;est voulu \u00ab un homme comme les autres, un p\u00e9cheur qui essaie de s&#8217;am\u00e9liorer \u00bb.<\/p>\n<p>  <!--more-->  <\/p>\n<p> \tNelson Mandela est mort \u00e0 l&#8217;\u00e2ge de 95 ans \u00e0 son domicile de Johannesburg, a annonc\u00e9 dans la soir\u00e9e du jeudi 5 d\u00e9cembre le pr\u00e9sident sud-africain Jacob Zuma, en direct \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision publique. \u00ab Notre cher Madiba aura des fun\u00e9railles d&#8217;Etat \u00bb, a-t-il ajout\u00e9, annon\u00e7ant que les drapeaux seraient en berne \u00e0 partir de vendredi et jusqu&#8217;aux obs\u00e8ques qui auront lieu le 15 d\u00e9cembre \u00e0 Qunu, son village natal. Le 10 d\u00e9cembre, une c\u00e9r\u00e9monie nationale d&#8217;hommage se d\u00e9roulera au stade de Soweto. Sa d\u00e9pouille sera expos\u00e9e au si\u00e8ge de la pr\u00e9sidence \u00e0 Pretoria, du 11 au 13 d\u00e9cembre. \tOn l&#8217;a compar\u00e9, et on l&#8217;identifiera plus encore maintenant qu&#8217;il est mort, au Mahatma Gandhi, au dala\u00ef lama, \u00e0 Martin Luther King. M\u00eame charisme, m\u00eame volont\u00e9 farouche. L&#8217;histoire tranchera. Bill Clinton voyait en lui \u00ab le triomphe de l&#8217;esprit humain, le symbole de la grandeur d&#8217;\u00e2me n\u00e9e dans l&#8217;adversit\u00e9 \u00bb. Il est plus probable que Nelson Rolihlahla Mandela restera, pour l&#8217;Afrique, ce qu&#8217;Abraham Lincoln fut pour l&#8217;Am\u00e9rique du Nord, ou Simon Bolivar pour celle du Sud : un lib\u00e9rateur.<\/p>\n<p> \tIl aimait les jolies femmes, les beaux costumes, les chemises bariol\u00e9es, la boxe, la musique et la danse. Divorc\u00e9 deux fois, il a fait cinq enfants \u00e0 deux \u00e9pouses successives avant de finir sa vie avec une troisi\u00e8me. Il lui est arriv\u00e9 de mentir, de manipuler des interlocuteurs, de pactiser avec des gens peu recommandables, de se laisser emporter par la col\u00e8re, de se montrer injuste, indiff\u00e9rent ou dictatorial avec des proches, des coll\u00e8gues, voire avec ses enfants.<\/p>\n<p> \t\u00c9LEV\u00c9 POUR R\u00c9GNER ET COMMANDER<\/p>\n<p> \tCe n&#8217;\u00e9tait ni un messager de Dieu ni un ange descendu du ciel. Pas m\u00eame un pacifiste. C&#8217;\u00e9tait un humain, issu de la noblesse d&#8217;Afrique, un fils de chef, n\u00e9 dans l&#8217;orbite des \u00e9toiles, \u00e9lev\u00e9 pour r\u00e9gner et commander. Mandela \u00e9tait un g\u00e9ant comme il en \u00e9clot moins d&#8217;un par si\u00e8cle sur la plan\u00e8te. Il faudrait une biblioth\u00e8que enti\u00e8re pour restituer l&#8217;&oelig;uvre du personnage. Et des centaines d&#8217;ouvrages ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9crits \u00e0 travers le monde sur le destin et la pens\u00e9e de ce charismatique et \u00e9nigmatique vieux sage.<\/p>\n<p> \tAujourd&#8217;hui, on s&#8217;interroge sur l&#8217;avenir de l&#8217;Afrique du Sud, et sur la p\u00e9rennit\u00e9 de l&#8217;h\u00e9ritage d\u00e9mocratique qu&#8217;il a laiss\u00e9. Certains radicaux se demandent si \u00ab Madiba \u00bb &ndash; comme il aimait \u00e0 \u00eatre nomm\u00e9 parce que c&#8217;\u00e9tait le nom de son clan tribal et qu&#8217;il n&#8217;avait \u00ab jamais su \u00bb pourquoi sa premi\u00e8re institutrice, une missionnaire britannique, lui avait attribu\u00e9 d&#8217;autorit\u00e9 le nom de Nelson \u00e0 l&#8217;\u00e2ge de 9 ans, alors que son vrai pr\u00e9nom \u00e9tait Rolihlahla &ndash; ne s&#8217;est pas tromp\u00e9.<\/p>\n<p> \tEn 2001, lors d&#8217;une visite du pr\u00e9sident cubain Fidel Castro, \u00e0 Johannesburg.<\/p>\n<p> \tAu vu des fortes in\u00e9galit\u00e9s et des injustices qui perdurent dans la R\u00e9publique \u00ab arc-en-ciel \u00bb, le plus souvent au profit de la minorit\u00e9 blanche, certains avancent que Mandela a trop c\u00e9d\u00e9 \u00e0 cette derni\u00e8re, lui a trop pardonn\u00e9. Qu&#8217;il e\u00fbt peut-\u00eatre mieux valu une vraie r\u00e9volution accompagn\u00e9e d&#8217;une v\u00e9ritable redistribution des richesses, des droits et des privil\u00e8ges au profit de la majorit\u00e9 noire.<\/p>\n<p> \tEn clair, ils reprochent au \u00ab fauteur de troubles \u00bb &ndash; traduction approximative de &#8220;Rolihlahla&#8221; en langue xhosa &ndash; de s&#8217;\u00eatre montr\u00e9 trop cl\u00e9ment avec la minorit\u00e9 blanche, d&#8217;avoir assur\u00e9 une transition d\u00e9mocratique en douceur, d&#8217;avoir instaur\u00e9 la r\u00e8gle du \u00ab un homme, une voix \u00bb et d&#8217;\u00eatre ainsi devenu, le plus \u00e9quitablement du monde et avec le minimum de troubles et d&#8217;affrontements possibles, le premier pr\u00e9sident noir \u00e9lu par tout le peuple d&#8217;Afrique du Sud. En d&#8217;autres termes, on lui reproche ce qui restera \u00e0 jamais dans l&#8217;histoire comme sa plus grande &oelig;uvre : avoir \u00e9vit\u00e9 \u00e0 son pays sans doute la plus sanglante des guerres civiles d&#8217;Afrique.<\/p>\n<p> \t\u00ab UN ID\u00c9AL POUR LEQUEL JE SUIS PR\u00caT \u00c0 MOURIR \u00bb<\/p>\n<p> \tD\u00e8s avant sa lib\u00e9ration, le 11 f\u00e9vrier 1990, apr\u00e8s vingt-sept ann\u00e9es d&#8217;enfermement, cet homme d&#8217;exception \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un exemple pour tous les opprim\u00e9s de la terre, une l\u00e9gende, un mythe quasi universel. Cinq phrases, prononc\u00e9es en conclusion d&#8217;une plaidoirie de quatre heures \u00e0 son propre proc\u00e8s le 20 avril 1964, lui avaient ouvert \u00e0 jamais le c&oelig;ur des hommes.<\/p>\n<p> \tCe texte, qui fit le tour du monde avant que le gouvernement minoritaire blanc de l&#8217;apartheid interdise sa diffusion et bannisse pendant trois d\u00e9cennies jusqu&#8217;au nom et aux traits du c\u00e9l\u00e8bre prisonnier de Robben Island, le voici : \u00ab J&#8217;ai d\u00e9di\u00e9 ma vie \u00e0 la lutte pour le peuple africain. J&#8217;ai combattu la domination blanche et j&#8217;ai combattu la domination noire. J&#8217;ai ch\u00e9ri l&#8217;id\u00e9al d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 d\u00e9mocratique et libre dans laquelle tous vivraient ensemble, dans l&#8217;harmonie, avec d&#8217;\u00e9gales opportunit\u00e9s. C&#8217;est un id\u00e9al que j&#8217;esp\u00e8re atteindre et pour lequel j&#8217;esp\u00e8re vivre. Mais, si besoin est, c&#8217;est un id\u00e9al pour lequel je suis pr\u00eat \u00e0 mourir. \u00bb<\/p>\n<p> \tSix semaines plus tard, le 11 juin 1964, Nelson Mandela, qui \u00e9tait en prison depuis d\u00e9j\u00e0 deux ans, \u00e9chappait de justesse \u00e0 la peine de mort et \u00e9tait condamn\u00e9, avec huit de ses camarades de combat, \u00e0 la prison \u00e0 vie pour \u00ab haute trahison et tentative de renversement par la force du gouvernement \u00bb blanc.<\/p>\n<p> \tAu cas o\u00f9 la potence aurait \u00e9t\u00e9, comme pour tant d&#8217;autres, au bout du chemin, Mandela avait pr\u00e9par\u00e9 pour la post\u00e9rit\u00e9 une autre petite phrase retrouv\u00e9e plus tard dans ses notes de cellule : \u00ab Je veux que tous ici sachent que je vais \u00e0 la rencontre de mon destin comme un homme. \u00bb Ce courage, ce panache devant une mort si injuste, ne venaient \u00e9videmment pas de nulle part. Ces qualit\u00e9s autant que la vision du prisonnier politique le plus c\u00e9l\u00e9br\u00e9 de l&#8217;univers accompagn\u00e8rent toute la longue vie de l&#8217;\u00ab Africain capital \u00bb, comme on allait plus tard le c\u00e9l\u00e9brer.<\/p>\n<p> \tLE P\u00c8RE, CHEF DU CLAN MADIBA, BANNI DE SA TERRE<\/p>\n<p> \tRolihlahla Mandela na\u00eet le 18 juillet 1918 dans une hutte circulaire du village de Mvezo, dans le district d&#8217;Umtata. Peu apr\u00e8s sa naissance, le p\u00e8re, chef du clan Madiba et membre de la dynastie des Thembu, qui r\u00e9gnait depuis des si\u00e8cles sur la r\u00e9gion du Transkei, est banni de sa terre par l&#8217;autorit\u00e9 coloniale blanche au motif qu&#8217;il n&#8217;\u00e9tait pas assez coop\u00e9ratif. Roi des Thembu, l&#8217;une des grandes tribus de la nation Xhosa, seconde en nombre dans le pays derri\u00e8re les Zoulous, l&#8217;arri\u00e8re-grand-p\u00e8re de Rolihlahla, mort en 1832, avait un fils appel\u00e9 Mandela, source, plus tard, du patronyme familial.<\/p>\n<p> \tD\u00e9port\u00e9 dans un autre village proche, nomm\u00e9 Qunu &ndash; la hutte familiale existe toujours et Mandela pr\u00e9sident s&#8217;y fera construire une autre maison &ndash;, le chef destitu\u00e9 des Madiba, ses quatre \u00e9pouses et ses treize enfants vivent chichement, mais avec dignit\u00e9. Les Thembu reconnaissent son rang et, lorsque le p\u00e8re meurt de tuberculose, Rolihlahla, alors \u00e2g\u00e9 de 9 ans, est pris en charge par le r\u00e9gent de la tribu. Il deviendra le premier de sa famille \u00e0 aller en classe, dans une mission m\u00e9thodiste.<\/p>\n<p> \tPr\u00e9sident, Mandela ira souvent se ressourcer dans son village, aupr\u00e8s de son clan. Dans ses M\u00e9moires, il \u00e9voque \u00ab l&#8217;enfance heureuse \u00bb qu&#8217;il y mena au milieu des vaches qu&#8217;il avait \u00e0 garder. \u00ab Je me souviens avoir \u00e9cout\u00e9 les anciens de ma tribu raconter les histoires d&#8217;autrefois, le bonheur d&#8217;autrefois et puis les guerres livr\u00e9es par nos anc\u00eatres pour d\u00e9fendre notre patrie \u00bb contre le colonisateur. Madiba est \u00ab fier \u00bb de ses racines tribales.<\/p>\n<p> \tA l&#8217;ouverture de son ultime proc\u00e8s, le 9 octobre 1963, il se pr\u00e9sente drap\u00e9 dans un kaross, la cape traditionnelle en peau de l\u00e9opard des dignitaires xhosa. \u00ab J&#8217;ai choisi de rev\u00eatir ce costume pour souligner le symbolisme de l&#8217;Africain noir dans un tribunal exclusivement blanc \u00bb, explique-t-il. Mandela \u00ab le grand communicateur \u00bb, qui fera si souvent merveille plus tard, qui saura, d&#8217;instinct, utiliser l&#8217;image et les m\u00e9dias pour avancer sa grande cause de la r\u00e9conciliation entre les races, perce d\u00e9j\u00e0 sous le militant. \tIl est conscient de son rang \u00ab jusqu&#8217;\u00e0 l&#8217;arrogance \u00bb, diront certains de ses amis.<\/p>\n<p> \tNelson Mandela, en 2007.<\/p>\n<p> \t\u00ab On peut tout m&#8217;imposer, mais d\u00e9truire ma dignit\u00e9, jamais ! \u00bb Toujours poli et courtois avec ses gardiens afrikaners, \u00e0 Robben Island comme dans la prison Pollsmoor o\u00f9 il sera transf\u00e9r\u00e9 en 1982, il exige et obtient, malgr\u00e9 les mauvais traitements que tous les d\u00e9tenus ont \u00e0 endurer, d&#8217;\u00eatre trait\u00e9 avec respect. A la fin des ann\u00e9es 1990, il sera l&#8217;un des rares chefs d&#8217;Etat du monde \u00e0 donner du \u00ab ch\u00e8re Elizabeth \u00bb \u00e0 la reine d&#8217;Angleterre&hellip;<\/p>\n<p> \t\u00ab L&#8217;UNIVERSIT\u00c9 ROBBEN ISLAND \u00bb<\/p>\n<p> \tA \u00ab l&#8217;\u00e9cole des Blancs \u00bb, le jeune Rolihlahla, excellent \u00e9l\u00e8ve, a appris leur histoire, leur culture. Il adore Haendel, Tcha\u00efkovski, adule Shakespeare. Adulte, il \u00e9tudiera Clausewitz et Che Guevara. En prison, il parfait ses connaissances en droit, obtient deux dipl\u00f4mes d&#8217;\u00e9tudes sup\u00e9rieures par correspondance, partage ses acquis avec ses cod\u00e9tenus &ndash; au point que la plupart \u00e9voqueront en souriant \u00ab l&#8217;universit\u00e9 Robben Island \u00bb qu&#8217;il a mise en place sur l&#8217;\u00eele forteresse.<\/p>\n<p> \tEn prison, il apprend la langue afrikaans, \u00e9tudie l&#8217;histoire et la litt\u00e9rature de \u00ab l&#8217;ennemi \u00bb, invite ses camarades \u00e0 faire de m\u00eame, \u00ab parce qu&#8217;un jour, dit-il, il faudra que tous les peuples de notre pays, Afrikaners compris, se comprennent pour vivre ensemble \u00bb. La vision est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, solide. \u00ab La souffrance peut engendrer l&#8217;amertume ou ennoblir, explique Mgr Desmond Tutu, Prix Nobel de la paix 1984, chef de l&#8217;Eglise anglicane sud-africaine et militant infatigable de la lutte antiapartheid. Madiba a d\u00e9velopp\u00e9 une g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, une magnanimit\u00e9 hors du commun. \u00bb<\/p>\n<p> \tLa personnalit\u00e9 africaine de Mandela n&#8217;y est pas pour rien. Adolescent, il a d\u00e9couvert, aupr\u00e8s du r\u00e9gent des Thembu, la philosophie centrale de la culture xhosa &ndash; et de tous les peuples bantous auxquels appartiennent aussi les Zoulous et d&#8217;autres peuples noirs : l&#8217;ubuntu, une fraternit\u00e9, une mani\u00e8re de vivre ensemble. Fond\u00e9 sur un sentiment d&#8217;appartenance \u00e0 une humanit\u00e9 plus vaste, le concept contraint ses adeptes \u00e0 respecter autrui, \u00e0 faire preuve de compassion, de compr\u00e9hension. Il s&#8217;oppose \u00e0 l&#8217;\u00e9go\u00efsme et \u00e0 l&#8217;individualisme, r\u00e9put\u00e9s \u00ab valeurs blanches \u00bb.<\/p>\n<p> \tDans le manifeste que Mandela contribue \u00e0 r\u00e9diger d\u00e8s 1944 pour la cr\u00e9ation de la Ligue des jeunes de l&#8217;ANC, le Congr\u00e8s national africain, qui existe alors depuis trente-deux ans mais ne se faisait gu\u00e8re entendre, l&#8217;ubuntu, qui interpr\u00e8te l&#8217;univers comme un tout organique en chemin vers l&#8217;harmonie, est d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sent. L&#8217;id\u00e9e fera sa route dans d&#8217;autres documents politiques de l&#8217;ANC et jusque dans la nouvelle constitution de la nation \u00ab arc-en-ciel \u00bb de 1996.<\/p>\n<p> \tLes Afrikaners, qui ont institutionnalis\u00e9 le d\u00e9veloppement s\u00e9par\u00e9 &ndash; apartheid &ndash; en 1948, qui ont cr\u00e9\u00e9 les bantoustans, r\u00e9gions autonomes r\u00e9serv\u00e9es aux Noirs, priv\u00e9s des droits les plus \u00e9l\u00e9mentaires, mais ont aussi tu\u00e9, tortur\u00e9 et emprisonn\u00e9 des milliers de gens parce qu&#8217;ils se rebellaient contre cet ordre inique, doivent-ils \u00e0 l&#8217;Ubuntu d&#8217;avoir \u00e9chapp\u00e9 aux massacres postapartheid ? Sans doute en partie.<\/p>\n<p> \tPAS UN PACIFISTE<\/p>\n<p> \tCar l&#8217;homme qui, apr\u00e8s sa lib\u00e9ration, poussera l&#8217;exemple du pardon jusqu&#8217;\u00e0 serrer la main du procureur afrikaner qui voulait le pendre en 1964, qui rendra visite \u00e0 la veuve du Dr Verwoerd, l&#8217;architecte historique de l&#8217;apartheid, le pr\u00e9sident qui mettra en place \u00e0 travers le pays, et contre l&#8217;avis de ses camarades de combat, ces commissions V\u00e9rit\u00e9 et r\u00e9conciliation, o\u00f9 les leaders, les serviteurs civils, policiers et militaires de l&#8217;apartheid, viendront confesser leurs crimes et demander pardon, cet homme-l\u00e0, on l&#8217;a dit, n&#8217;\u00e9tait pas un pacifiste.<\/p>\n<p> \tNelson Mandela, premier pr\u00e9sident noir sud-africain.<\/p>\n<p> \tIl ne le niera pas devant ses juges, c&#8217;est lui qui, apr\u00e8s le massacre de Sharpeville, au cours duquel la police blanche abat plus de soixante-sept Noirs dans une manifestation en mars 1960, plaide au sein de l&#8217;ANC pour mettre un terme \u00e0 la strat\u00e9gie de non-violence, qui n&#8217;avait abouti, en un demi-si\u00e8cle de pratique, \u00e0 aucun r\u00e9sultat ; lui qui allait cr\u00e9er et diriger, \u00e0 partir de juin 1961, l&#8217;Umkhonto we Sizwe, la \u00ab Lance de la nation \u00bb, branche arm\u00e9e du mouvement. En juin 1962, apr\u00e8s une tourn\u00e9e clandestine dans une douzaine de pays d&#8217;Afrique, dont l&#8217;Alg\u00e9rie, il est en Ethiopie.<\/p>\n<p> \tIl endosse la tenue camoufl\u00e9e des gu\u00e9rilleros, apprend le maniement des explosifs et du pistolet-mitrailleur. Il explique que, dans les luttes pour la justice, \u00ab c&#8217;est toujours l&#8217;oppresseur qui d\u00e9termine les m\u00e9thodes d&#8217;action \u00bb : \u00ab S&#8217;il use de la force brute contre les aspirations populaires l\u00e9gitimes, s&#8217;il refuse tout dialogue significatif et de bonne foi, la meilleure m\u00e9thode en toutes circonstances, parce que les conflits sont toujours mieux r\u00e9solus par le cerveau que par le sang, alors les opprim\u00e9s n&#8217;ont d&#8217;autre choix que de recourir eux aussi \u00e0 la force. \u00bb<\/p>\n<p> \tArr\u00eat\u00e9 d\u00e8s son retour clandestin d&#8217;Ethiopie sur d\u00e9nonciation d&#8217;un agent de la CIA infiltr\u00e9 dans l&#8217;ANC, l&#8217;homme que la presse blanche avait surnomm\u00e9 \u00ab le mouton noir \u00bb pour sa capacit\u00e9 \u00e0 \u00e9chapper, par des d\u00e9guisements divers, \u00e0 toutes les polices qui le poursuivaient depuis des mois d\u00e9j\u00e0, parce que, en tant que haut dirigeant de l&#8217;ANC, il avait organis\u00e9 des gr\u00e8ves et des campagnes de d\u00e9sob\u00e9issance civile \u00e0 fort retentissement, Madiba entre en prison le 5 ao\u00fbt 1962, condamn\u00e9 \u00e0 cinq ans pour ces faits. Et pour avoir quitt\u00e9 le pays clandestinement.<\/p>\n<p> \tMANDELA REFUSE LA LIB\u00c9RATION CONTRE SON RETRAIT POLITIQUE<\/p>\n<p> \tDix-huit ans plus tard, alors qu&#8217;il quitte enfin l&#8217;\u00ab \u00eele du diable \u00bb pour Pollsmoor, pr\u00e8s du Cap, le pouvoir blanc commence \u00e0 mesurer l&#8217;aura particuli\u00e8re de son prisonnier. En f\u00e9vrier 1985, le pr\u00e9sident P.W. Botha lui offre la lib\u00e9ration en \u00e9change de son retrait politique et d&#8217;un appel public \u00e0 la cessation des violences. Mandela refuse. Une fois, dix fois, le pouvoir essaie de le tenter.<\/p>\n<p> \tIl n&#8217;ignore pas, gr\u00e2ce aux rares lettres que le d\u00e9tenu est autoris\u00e9 \u00e0 \u00e9crire \u00e0 sa famille &ndash; une seule tous les six mois pendant huit ans &ndash;, combien Madiba souffre de la s\u00e9paration d&#8217;avec sa jeune et belle \u00e9pouse, Winnie, ses deux premiers fils, leurs deux filles qu&#8217;il ne verra pas grandir. Il sait combien Mandela a souffert de ne pas avoir \u00e9t\u00e9 autoris\u00e9 \u00e0 assister aux fun\u00e9railles de sa m\u00e8re, morte d&#8217;\u00e9puisement en 1968, puis de son fils a\u00een\u00e9, son favori sans doute, tu\u00e9 dans un accident de voiture l&#8217;ann\u00e9e suivante. Mais, rien \u00e0 faire, \u00e0 chaque fois, le reclus de Pollsmoor rejette les offres conditionnelles d&#8217;\u00e9largissement.<\/p>\n<p> \tEn novembre 1985, alors qu&#8217;il entre dans sa vingt-troisi\u00e8me ann\u00e9e de d\u00e9tention, le pouvoir blanc, qui commence \u00e0 vaciller, veut ouvrir des n\u00e9gociations directes avec lui. Tenace, il refuse encore : \u00ab Seuls les hommes libres peuvent n\u00e9gocier \u00bb, dit-il. Dialoguer avec les ge\u00f4liers, voire avec les ministres blancs qui d\u00e9filent maintenant dans sa cellule, oui. Sauver le r\u00e9gime par quelques r\u00e9formettes et concessions \u00e0 la majorit\u00e9 noire, non.<\/p>\n<p> \tLa situation internationale aidant, la mont\u00e9e de l&#8217;opprobre mondial et des sanctions internationales contre le pouvoir blanc bouleverse l&#8217;\u00e9quilibre des forces. Ce sont maintenant Mandela et les siens qui fixent leurs conditions \u00e0 une \u00e9ventuelle sortie de prison. L&#8217;ANC et ses alli\u00e9s communistes et syndicalistes doivent \u00eatre l\u00e9galis\u00e9s \u00e0 nouveau. Tous les prisonniers politiques doivent \u00eatre lib\u00e9r\u00e9s, les bantoustans cr\u00e9\u00e9s pour diviser les Noirs et r\u00e9server les richesses aux Blancs, d\u00e9mantel\u00e9s, la r\u00e8gle d\u00e9mocratique, \u00ab un homme, une voix \u00bb, accept\u00e9e.<\/p>\n<p> \tQuatre ans plus tard, virtuellement aux abois, le gouvernement de Frederik De Klerk accepte tout. La suite est universellement connue. Le 11 f\u00e9vrier 1990, \u00e0 16 heures, Nelson Rolihlahla Mandela, en costume gris, se dirige vers la grille de sa derni\u00e8re prison. La c\u00e9r\u00e9monie est retransmise en mondovision.<\/p>\n<p> \tPERSONNE OU PRESQUE NE L&#8217;AVAIT REVU<\/p>\n<p> \tChacun retient son souffle. Il y a plus d&#8217;un quart de si\u00e8cle que personne ou presque ne l&#8217;a revu. Pas m\u00eame en photo. Le h\u00e9ros quadrag\u00e9naire &#8220;posteris\u00e9&#8221; autour du monde a maintenant 73 ans. Les ann\u00e9es de travaux forc\u00e9s dans les carri\u00e8res de chaux ont br\u00fbl\u00e9 ses yeux, il ne peut plus pleurer. On craint d&#8217;apercevoir un fr\u00eale vieillard, vo\u00fbt\u00e9, ab\u00eem\u00e9, malade peut-\u00eatre. Et c&#8217;est un miracle. Il se tient, grave, droit comme un I, prenant son \u00e9pouse, Winnie, par la main. &#8220;Il \u00e9tait la personnification de l&#8217;avenir&#8221;, s&#8217;\u00e9baudit Nadine Gordimer, \u00e9crivaine sud-africaine, Prix Nobel de litt\u00e9rature en 1991.<\/p>\n<p> \tNelson Mandela \u00e0 sa sortie de prison, le 11 f\u00e9vrier 1990.<\/p>\n<p> \t\u00ab On avait peur qu&#8217;il ne soit pas \u00e0 la hauteur de son mythe, Dieu merci, ces craintes \u00e9taient infond\u00e9es \u00bb, s&#8217;exclame Mgr Tutu. Son premier discours d&#8217;homme libre, au Cap, est \u00e0 la hauteur de l&#8217;\u00e9v\u00e9nement. \u00ab Je me tiens ici devant vous, non comme un proph\u00e8te, mais en humble serviteur (&hellip;). Mes dix mille jours d&#8217;emprisonnement sont enfin derri\u00e8re moi (&hellip;). Je place les ann\u00e9es de vie qui me restent entre vos mains. \u00bb La foule exulte. Partout dans le monde, les opprim\u00e9s communient. Lui a le sentiment de marcher vers une nouvelle vie. Elle sera compliqu\u00e9e. Le pouvoir est en vue, pas encore entre ses mains.<\/p>\n<p> \tIl y a des \u00e9meutes sanglantes entre les Zoulous et l&#8217;ANC, des assassinats et des r\u00e8glements de comptes par milliers, une tentative meurtri\u00e8re de coup d&#8217;Etat de l&#8217;extr\u00eame droite afrikaner. Il est sur tous les fronts. Tour \u00e0 tour, il cajole, condamne, menace. Il s&#8217;affirme comme le chef d&#8217;Etat qu&#8217;il n&#8217;est pas encore. Et il finit par triompher.<\/p>\n<p> \tPREMIER PR\u00c9SIDENT SUD-AFRICAIN \u00c9LU D\u00c9MOCRATIQUEMENT<\/p>\n<p> \tLe 10 mai 1994, apr\u00e8s quatre longues et difficiles ann\u00e9es de n\u00e9gociations pied \u00e0 pied avec la minorit\u00e9 blanche, de plaidoiries enflamm\u00e9es autour du monde, l&#8217;ic\u00f4ne pr\u00eate serment : il est le premier pr\u00e9sident de la R\u00e9publique sud-africaine \u00e9lu d\u00e9mocratiquement. Son parti a obtenu 62,6 % des voix.<\/p>\n<p> \t\u00ab Jamais, plus jamais, ce beau pays ne vivra l&#8217;oppression des uns par les autres, lance-t-il. L&#8217;humanit\u00e9 ne conna\u00eetra pas plus grand accomplissement. Que r\u00e8gne la libert\u00e9 ! \u00bb L&#8217;homme a rejoint sa l\u00e9gende.<\/p>\n<p> \tChef de l&#8217;Etat, il donne les grandes orientations, multiplie les gestes symboliques de r\u00e9conciliation. En prison d\u00e9j\u00e0, \u00ab le pardon \u00e9tait une strat\u00e9gie de survie pour lui \u00bb, \u00e9crit Bill Clinton, pr\u00e9sident des Etats-Unis de 1993 \u00e0 2001. Pour le reste, il laisse son premier ministre, Thabo Mbeki, g\u00e9rer le pays, plonger les mains dans le cambouis, changer les lois, passer les compromis n\u00e9cessaires \u00e0 la paix civile, bref, gouverner.<\/p>\n<p> \tMadiba a pr\u00e9venu qu&#8217;en raison de son grand \u00e2ge et de sa soif de d\u00e9couvrir ce monde de jumbo-jets, de satellites et d&#8217;ordinateurs qu&#8217;il n&#8217;a pas connus, il ne ferait qu&#8217;un seul mandat. En mai 1999, il se retire de la sc\u00e8ne politique. Trois ans plus t\u00f4t, \u00e9voquant \u00ab l&#8217;immense solitude \u00bb qui fut la sienne apr\u00e8s sa lib\u00e9ration aux c\u00f4t\u00e9s de Winnie, laquelle a multipli\u00e9 les frasques et encourag\u00e9 l&#8217;extr\u00e9misme, il a demand\u00e9 le divorce. Fin 1993, d\u00e9j\u00e0 s\u00e9par\u00e9 d&#8217;elle, il est tomb\u00e9 amoureux pour la derni\u00e8re fois de sa vie.<\/p>\n<p> \tNelson Mandela aux c\u00f4t\u00e9s de Gra\u00e7a Machel, son ultime amour, en 2010.<\/p>\n<p> \tDouce, intelligente, pleine de compassion, Gra\u00e7a Machel a vingt-sept ans de moins que lui. Elle est veuve du pr\u00e9sident du Mozambique, Samora Machel, disparu en 1986. Il est, dit-il, \u00ab tr\u00e8s attir\u00e9 par cette remarquable femme \u00bb. Elle l&#8217;aime aussi, ils sont vus partout ensemble, main dans la main. Le 18 juillet 1998, pour le 80e anniversaire du grand homme, Gra\u00e7a dit enfin oui. L&#8217;heure du d\u00e9part approche.<\/p>\n<p> \tApr\u00e8s 1999, peu \u00e0 peu, Madiba se retire des affaires du monde, il ne commente plus les affaires politiques. Sauf exception, comme en 2003, lorsque George W. Bush, \u00ab un pr\u00e9sident qui ne sait pas r\u00e9fl\u00e9chir \u00bb, lance l&#8217;attaque sur l&#8217;Irak. On sait que les d\u00e9boires de son successeur, Thabo Mbeki, \u00e9ject\u00e9 du pouvoir par ses rivaux de l&#8217;ANC, le \u00ab d\u00e9sesp\u00e8rent \u00bb.<\/p>\n<p> \tMais, disciplin\u00e9 jusqu&#8217;au bout, il ne dit mot. Et soutient, en 2009, la candidature \u00e0 la pr\u00e9sidence d&#8217;un ex-compagnon de prison, Jacob Zuma. Il honorera encore de sa pr\u00e9sence quelques galas de charit\u00e9 pour les fondations &ndash; en faveur de l&#8217;enfance surtout &ndash; qu&#8217;il patronne, participe aux campagnes internationales de lutte contre le sida et, en juillet 2010, assiste au match de cl\u00f4ture de la Coupe du monde de football, qui s&#8217;est tenue en Afrique du Sud.<\/p>\n<p> \t<a href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/afrique\/article\/2013\/12\/05\/nelson-mandela-est-mort_3427343_3212.html\">lemonde<\/a><\/p>\n<p> \tAu cr\u00e9puscule de sa longue vie, Madiba le magicien partageait son temps entre Johannesburg et le Mozambique, coulant ses derniers jours dans la paix et le silence. Aupr\u00e8s de Gra\u00e7a, son ultime amour.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0Il disait qu&#8217;il n&#8217;\u00e9tait \u00ab ni un saint ni un proph\u00e8te \u00bb. Il d\u00e9plorait qu&#8217;on le pr\u00e9sente comme \u00ab une sorte de demi-dieu \u00bb. Il insistait sur ses \u00ab erreurs \u00bb, ses \u00ab insuffisances \u00bb, ses \u00ab impatiences \u00bb. 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